« […]
J’eus la vie sauve parce que j’étais aux cabinets. Ce matin du 6 août, je m’étais levé vers huit heures. La veille au soir il y avait eu deux alertes aériennes, mais il ne s’est rien passé. Un peu avant l’aube je m’étais déshabillé et, chose que je n’avais pas faite depuis longtemps, je m’étais couché et endormi en kimono de nuit. Je me levai et entrai dans les cabinets sans répondre à ma sœur qui, me voyant encore en caleçon, grommela que je me levais bien tard.
Quelques secondes plus tard, je ne sais plus exactement, il y eut un grand coup au-dessus de moi et un voile noir tomba devant mes yeux. Instinctivement je me mis à hurler et, prenant ma tête entre mes mains, je me levai. Je n’y voyais plus rien et n’avait conscience que du bruit : c’était comme si quelque chose telle une tornade s’était abattu sur nous. J’ouvris à tâtons la porte des cabinets et trouvai la véranda. J’entendais encore distinctement les hurlements que je venais de pousser au milieu d’un bruit de rafale, mais mes yeux ne voyaient plus et l’angoisse me saisit. Cependant, en avançant sur la véranda, les maisons détruites commencèrent à m’apparaître dans une vague de luminosité. Je repris mes esprits.
Cela ressemblait à un moment terrible d’un horrible cauchemar. Tout d’abord, à l’instant où avait retenti le choc au-dessus de ma tête et où j’avais été complètement aveuglé, j’avais compris que je n’étais pas mort. Mais j’avais eu un mouvement de colère à l’idée de la situation catastrophique dans laquelle je me trouvais. Le hurlement que j’avais poussé me semblait venir d’une autre personne tant je n’avais reconnaître ma propre voix. Puis lorsque, dans le vague, j’avais pu distinguer les environs, j’avais eu le sentiment d’être au cœur d’une terrible tragédie. J’avais déjà été témoin de ce genre de scène mais seulement au cinéma. Petit à petit des pans de ciel bleu apparurent, puis se multiplièrent, à travers la poussière qui obscurcissait tout. Des rayons de lumière pénétraient par les murs troués, venant de directions inattendues. Je vis alors ma sœur se précipiter vers moi : « Tu n’as rien ? Tu n’es pas blessé ? Ça va ? cria-t-elle. Tes yeux saignent, va vite te les laver », me dit-elle en m’apprenant qu’il y avait encore de l’eau à l’évier.
Me rendant compte que j’étais complètement nu, je me retournai et lui demandai si elle n’avait pas au moins quelque chose à me donner pour m’habiller. Elle réussit à tirer un caleçon d’un placard qui avait échappé au désastre. À ce moment-là, quelqu’un fit irruption avec des gestes étranges. L’homme avait le visage en sang et ne portait qu’une chemise. C’était quelqu’un de l’usine. En me voyant, il laissa échapper : « Vous avez de la chance, vous, vous n’avez rien », puis il marmonna quelque chose comme « Un téléphone, un téléphone, il faut que je téléphone… » et partit comme s’il avait beaucoup à faire.
Partout il y avait des fissures. Les cloisons et les tatamis arrachés, on voyait à nu les piliers et l’armature des pièces de la maison. Pendant un moment il y eut un silence insolite. C’est le dernier souvenir que je garde de cette maison. Après, j’ai appris que dans ce quartier la plupart des habitations s’étaient effondrées et étaient détruites. Dans le cas de la nôtre, l’étage n’était pas tombé et le sol avait tenu bon. C’était vraiment de bonne construction ! … C’est mon père, homme très méticuleux, qui l’avait fait construire quarante ans auparavant.
Je traversai les pièces sur les tatamis et les cloisons renversés en quête de quelque vêtement. Je trouvai rapidement une veste ; cherchant ensuite un pantalon, je pris brusquement conscience du désordre qui régnait. Le livre que je lisais la veille au soir était par terre, les pages tournées. Le tableau accroché à l’étagère du haut était tombé et cachait le bas du tokonoma d’un air meurtrier. Bizarrement, je trouvai un bidon d’eau, venu d’on ne sait où, puis un chapeau. Ne voyant toujours pas de pantalon, je cherchai quelque chose à me mettre aux pieds.
C’est alors que K., un employé des bureaux, apparut à la véranda du salon et me supplia d’une voix douloureuse : « Oh… Oh… Aidez-moi, je suis blessé… », et il s’assit là comme pour ne plus bouger. Du sang coulait un peu de son front, il avait les yeux noyés de larmes.
Je lui demandai où il était blessé, et il me montra son genou en appuyant dessus, tandis que se tordait son visage blême et tout ridé. Je trouvai à côté de moi un bout de tissu que je lui tendis et moi j’enfilai deux paires de chaussettes.
« Oh ! ça fume ! Fuyons ! Emmenez-moi ! … », me dit-il en me pressant de partir. K., plus âgé que moi, montrait toujours beaucoup plus d’énergie, mais cette fois-ci il semblait vraiment bouleversé.
De la véranda, on voyait toute la masse des habitations effondrées, avec au loin, vaguement, comme seul point de repère, un bâtiment en béton armé. Dans le jardin, le long du mur de terre qui s’était renversé d’un bloc, était couché le tronc du grand érable, cassé net en son milieu, la cime abattue sur le petit bassin de pierre. Soudain K. alla s’accroupir dans l’abri anti-aérien et eut ces mots bizarres : « Patientons là, non ? Nous avons même une petite réserve d’eau…
— Non, non, lui répondis-je, allons à la rivière ! » Mais il poursuivit d’un air interrogateur comme s’il ne savait pas : « La rivière ? Mais comment fait-on, déjà, pour aller à la rivière ? … »
De toute façon nous n’étions pas encore prêts. Je tirai du placard un vêtement de nuit que je lui tendis, puis j’arrachai les doubles rideaux de la véranda. Je ramassai aussi des coussins. Je retournai un tatami et sortis de dessous un sac de secours contenant tout le nécessaire en cas de catastrophe. Rassuré, je me le mis à l’épaule. Quelques petites flammes rouges sortirent du hangar de l’usine de médicaments d’é côté. Il était grand temps de fuir ! Je passai par-dessus le tronc du grand érable cassé en deux et partis enfin.
[…]
Hiroshima, Fleurs d’été – 夏の花 (Natsu no hana), Hara Tamiki 原民喜, 1947
Traduction de Brigitte Allioux
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