« […]
K. et moi avancions sur des maisons effondrées, aplaties, évitant les obstacles. Au début nous progressions très lentement, puis nos pieds rencontrèrent un terrain plat : nous étions arrivés sur la route. Nous avons pu alors, en foulant la chaussée, accélérer l’allure. De derrière une construction détruite une voix hurla soudain : « S’il vous plaît, monsieur !… » Tournant la tête, nous vîmes une femme venir vers nous, le visage en sang, pleurant : « Au secours, au secours !… » hurlait-elle, complètement affolée, et elle nous suivit désespérément. Un peu plus loin, sur la route, nous barrant le passage, une vieille femme sanglotait comme une enfant : « Ma maison, ma maison brûle !… » De la fumée s’élevait un peu partout des maisons démolies et brusquement nous fûmes entourés de flammes violentes qui ronflaient bruyamment. Nous nous mîmes à courir pour les dépasser. Aussitôt le chemin redevint plat et quelques instants plus tard nous étions arrivés au pied du mont Sakae. Là affluaient sans cesse des foules de rescapés. En haut du pont quelqu’un s’époumonait : « Que ceux qui sont encore valides prennent des seaux et éteignent le feu ! » Je me dirigeai vers le bois de bambous de la maison des Izumi, et c’est alors que je perdis K.
Le bois de bambous avait été fauché et, sous la violence des pas des fuyards, un chemin s’y était naturellement formé. Le célèbre jardin, chargé d’histoire, qui bordait la rivière était maintenant complètement défiguré : la plupart des arbres gigantesques avaient été coupés en plein ciel. Soudain, à côté d’un buisson, m’apparut le visage d’une femme entre deux âges dont le corps pourtant robuste était comme accroupi, jeté à terre, inerte. En regardant son visage dont tout souffle de vie avait été arraché, il me sembla y découvrir quelque chose qui évoquait une maladie contagieuse. C’était ma première rencontre avec un pareil visage, mais par la suite je n’allais pas tarder à en voir de plus terriblement étranges, innombrables.
Dans les buissons qui conduisaient à la rivière, je rencontrai un groupe de collégiennes réquisitionnées qui s’étaient enfuies de leur usine. Elles étaient toutes blessées, mais sans trop de gravité, semblait-il. Sans doute continuaient-elles à trembler à l’idée de ce qu’il y avait d’inconnu dans les événements du matin, mais elles avaient l’air plutôt gaies et parlaient avec animation. A ce moment-là arriva mon frère aîné. Il portait juste une chemise et avait une bouteille de bière à la main. A première vue, il n’avait rien. Sur l’autre rive, les bâtiments détruits s’étendaient à perte de vue, et, à part les poteaux électriques, le feu avait déjà fait son œuvre. Je m’assis sur l’étroit chemin qui longeait la rivière et songeai que, maintenant au moins, il n’y avait plus de danger. Ce qui depuis longtemps nous effrayait, ce qui finalement devait arriver, était bel et bien arrivé. L’esprit plus tranquille, je me dis que j’avais survécu. J’avais souvent pensé avoir autant de chances de mourir que de survivre, mais à cet instant-là le fait même de vivre et le sens même de la vie s’imposèrent brusquement à mon esprit.
« Je dois laisser tout ça par écrit », me dis-je en moi-même. Pourtant à ce moment-là je ne savais pratiquement rien encore du vrai visage de cette attaque aérienne.
Le brasier, sur la rive en face, s’intensifia. La chaleur arrivait jusqu’à nous. Je trempai alors mon coussin dans l’eau de la rivière remplie par la marée haute et m’en couvris la tête. Puis quelqu’un hurla : « Attention ! Un bombardement ! Que tous ceux qui ont des vêtement clairs se cachent sous les arbres ! » Les uns derrière les autres les gens rampèrent jusque dans les fourrés. Le soleil tombait d’aplomb et il me semblait bien que le feu avait pris au-delà des buissons. Je retins mon souffle un instant mais, comme apparemment il ne se passait rien, je retournai vers la rivière. Sur l’autre rive le feu continuait de plus belle. Un souffle brûlant passa sur ma tête, une fumée noire arriva comme projetée en avant jusqu’au milieu de l’eau. Le ciel venait subitement de s’assombrir quand une pluie terrible, aux gouttes énormes, s’abattit sur nous. La chaleur de l’incendie en fut un peu tempérée, mais peu après le ciel redevint clair, sans trace de nuage. Sur la rive opposée, le brasier continuait. De côté de la rivière où j’étais, j’avais déj retrouvé mon frère aîné et ma jeune sœur, ainsi que deux ou trois voisins aux visage connus. Ainsi réunis, chacun raconta aux autres ce qui lui était arrivé le matin.
Mon frère, lui, était assis à son bureau dans la compagnie où il travaillait quand il avait vu une vive lumière traverser le fond du jardin. Il avait été projeté à plus de deux mètres, puis plaqué au sol sous le toit de la maison qui s’était effondrée. Pendant un court instant il s’était débattu, mais avait bientôt aperçu un trou par où il était sorti en rampant. De l’usine, des collégiens criaient en appelant au secours. Mon frère les avait aidés à sortir au prix d’efforts désespérés. Ma sœur, elle, avait aperçu l’éclair de l’entrée de la maison. Elle était allée se blottir précipitamment sous l’escalier, ce qui l’avait plus ou moins protégée. D’abord chacun avait pensé que seule sa maison avait été bombardée, mais quand les gens étaient sortis des décombres, ils avaient été très surpris de voir que c’était partout la même chose… Et il était étrange aussi de voir les maisons détruites sans aucun de ces trous que font habituellement les bombes. C’était peu après la fin de l’alerte aérienne. Il y avait eu un brusque éclair accompagné d’un léger bruit comme le chuintement d’une ampoule de flash, et en un instant tout s’était retrouvé sens dessus dessous. « On aurait dit de la sorcellerie », ajouta ma sœur en tremblant.
Sur l’autre rive, l’incendie s’apaisait. Une voix hurla que de notre côté les arbres du jardin avaient pris feu. Une petite fumée commença à s’élever dans le ciel,, derrière les buissons. La rivière toujours haute n’avait pas l’air de vouloir redescendre. Je franchis avec peine la digue de rochers et me retrouvai au bord de l’eau. A mes pieds était arrivé en flottant un cageot en bois blanc. Il s’en échappait des oignons qui surnageaient tout autour. J’attrapai le cageot, pris les oignons et les jetai aux gens sur le bord. Un wagon s’était renversé sur le wagon de fer, un peu plus haut en amont, et ce cageot était arrivé jusqu’ici au fil de l’eau. Comme je ramassais ces oignons, j’entendis quelqu’un appeler au secours. C’était une petite fille qui, accrochée à un bout de bois, apparaissait et disparaissait au milieu des flots, emportée par le courant. Je cherchai un gros morceau de bois et me mis à nager en le poussant devant moi. Je n’avais pas nagé depuis longtemps, mais sauver quelqu’un ne me fut pas aussi difficile que je le pensais. »
Hiroshima, Fleurs d’été – 夏の花 (Natsu no hana), Hara Tamiki 原民喜, 1947
Traduction de Brigitte Allioux
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