[Dans le passage précédant celui-ci, Ōé Kenzaburō parle du suicide et des pensées suicidaires chez les hibakusha.]
« Dans le numéro dix de la revue Hiroshima no Kawa ont été publiés les témoignages recueillis auprès de trois vieilles personnes atomisées qui, ayant échappé au suicide et à la folie, se sont bâti à force de ténacité une vie bien à elles, et sont donc plus représentatives de la moyenne que celles dont j’ai parlé précédemment. Même s’il est difficile de prétendre que l’extraordinaire ténacité qui donne tant de calme à leurs propos correspond tout à fait à l’idée qu’on peut se faire de la « moyenne » quand on prend comme critère le commun des mortels.
» J’ai eu soixante-douze ans cette année. À l’époque du bombardement atomique, j’étais employé dans un abattoir des quartiers ouest de Hiroshima, près du canal d’évacuation de la rivière Ōta. Soudain, j’ai entendu une énorme déflagration, et j’ai été projeté à la renverse contre la dalle en ciment qui se trouvait devant les bureaux. C’était le plein été, alors j’étais juste vêtu d’un tricot de corps, avec mon tablier de travail par-dessus. Comme on était toujours pieds nus à l’abattoir, j’ai eu les pieds hérissés d’éclats de verre. Je suis resté longtemps inconscient, avec l’impression pourtant d’être enveloppé dans des espèces de bruits bizarres.
» En 1946, à la fin du mois de février, j’ai soudain commencé à avoir très mal aux yeux, alors je suis allé en ville, à la clinique A., mais j’étais déjà presque aveugle. J’ai aussi consulté régulièrement toutes sortes de médecins des environs, mais c’était trop tard.
Moi qui n’avais jamais pris un seul médicament avant le bombardement, je me suis affaibli petit à petit, et en décembre de l’année dernière, il a fallu m’opérer du foie et de l’appendice. À la suite de ça, on s’est rendus compte que j’avais aussi le pancréas en mauvais état. Pour tout arranger, à cause des travaux qui avaient repris au niveau du canal d’évacuation de la rivière Ōta, et des tramways qui passaient à présent dans ce coin-là, j’ai été forcé de déménager. J’ai eu la tentation de mourir je ne sais combien de fois, mais finalement j’y ai renoncé, en me disant que ce serait vraiment trop bête. «
Et l’ancien employé des abattoirs, qui vit complètement seul depuis que la mort l’a séparé de sa femme et son unique parent — un neveu atteint autrefois de poliomyélite — l’a quitté pour se marier, exprime ainsi, sur le mode de l’humour, sa gratitude : « À présent que je ne vois plus et que je suis dans le besoin, les gens ont la gentillesse de me donner toutes sortes de choses, ils m’apportent même des cigarettes de bonne marque en disant qu’ils les ont ramassées par terre, dans la rue. »
Voici ce que raconte une vieille femme solitaire de 74 ans, professeure de koto :
» J’ai appris à jouer avec des partitions, alors même maintenant, il me suffit de les lire pour me souvenir des morceaux, et comme les cours que je donne sont aussi l’occasion de réviser ce que j’ai appris autrefois, j’arrive à enseigner au moins les rudiments. Quand je joue du koto, je me sens très heureuse, parce que je ne pense à rien… La maison où je suis locataire est bien pratique, on peut entrer et sortir par la porte de derrière, mais au début, j’ai eu du mal à empêcher le chien, Bill, d’aboyer au nez des visiteurs. À quelque chose près malheur est bon. Je peux vous dire que depuis le bombardement, j’ai constaté plus souvent à mon tour que c’était bien vrai ! »
Voici enfin les propos d’une autre vieille dame, âgée elle aussi de soixante-quatorze ans :
» Je trouve que pour la santé, il n’y a rien de mieux que la marche. Quand je n’ai rien à faire, je passe mon temps à me promener à droite et à gauche, alors les gens me disent : « Vous alors, vous êtes une bonne marcheuse ! » Mon mari est mort en Mandchourie, et ma sœur cadette à Okinawa. Son fils aîné, lui, est tombé au combat en Chine centrale, et les cendres du second reposent à Okinawa, dans le Monument des Enfants vigoureux. Actuellement, je vis de l’aide sociale, et je complète mes revenus avec toutes sortes de petits boulots : je fais des commissions pour les autres, je garde leur maison en leur absence… Le plus dur, pour moi, c’est d’arriver à payer ma redevance radiophonique. À présent, mon dernier désir, c’est de pouvoir aller me recueillir à Okinawa là où repose mon neveu. »
C’est vraiment à ces victimes du bombardement atomique, âgées et solitaires, qu’il faudrait, je crois, conférer le titre de personnes qui, malgré tout, ne se suicident pas. Et si c’est une volonté inflexible qui a empêché le vieil homme aveugle d’attenter à ses jours, peut-être les deux femmes de soixante-quatorze ans ont-elles échappé l’une comme l’autre au suicide parce que l’occasion leur a été donnée, en faisant partie d’un groupe de hibakusha, de se libérer de leurs préoccupations.
« Même moi, qui m’étais retrouvée seule au monde, dit la vieille dame professeure de koto, je me suis fait des amis depuis que je suis entrée dans cette association. » Quant à celle qui, par la marche, s’efforce de maintenir en forme son corps autrefois irradié, voici ce qu’elle raconte : « En 1960, j’ai eu la chance de pouvoir entrer à l’Association des hibakusha du quartier de Minami, et à partir de là, ma tristesse de personne seule s’est complètement dissipée. À l’Association, qu’on ait du chagrin ou qu’on soit gai, on peut en parler à cœur ouvert, et puis parfois on reçoit même des fonds envoyés par des inconnus, qui habitent loin d’ici, et devant tant de chaleur humaine, je sens le courage revenir et je me dis : « Il faut que tu t’accroches à la vie le plus longtemps possible ! » « Courage » : ce terme, dans le sens où l’utilisent ces vieilles personnes isolées, victimes de la bombe, possède déjà en soi, comme dans la bouche de la jeune mère qui a perdu à la naissance son enfant difforme, la force d’une morale — même s’il se teinte ici d’une nuance légèrement différente. »
(Notes de Hiroshima, « Hiroshima la moraliste », édition Folio, p.134 à139, Ōé Kenzaburō, 1965 ; traduction de Dominique Palmé)
Témoignage recueilli par Ōé Kenzaburō, en 1964, lors de son deuxième voyage à Hiroshima
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