« Fleurs d’été » 夏の花 – Une scène irréelle

Avertissement
Les scènes décrites ci-dessous peuvent heurter la sensibilité du lecteur.

« […]

Notre voiture prit la direction du temple Kokutaiji, passa le pont Sumiyoshi, puis se dirigea vers Koi. Je pus ainsi avoir une vue assez complète de ce qui avait brûlé dans le centre de la ville. Dans le vide argenté qui s’étendait sous le soleil brûlant et aveuglant, il y avait une route, une rivière, un pont, et ici et là des corps boursouflés, les chairs à vif. C’était sans aucun doute la matérialisation, grâce à des méthodes précises et très élaborées, d’une nouvelle forme d’enfer. Tout élément humain avait été exterminé. Ainsi, par exemple, l’expression humaine des cadavres avait fait place à une sorte de rictus mécanique de mannequin. Les corps, dans un ultime instant de lutte contre la souffrance, semblaient s’être raidis dans un rythme troublant. Les fils électriques tombés et emmêlés, les innombrables débris faisaient penser à un dessin convulsif tracé dans le vide. Les trains qui paraissaient s’être renversés comme un rien, les chevaux à terre qui avaient laissé tomber leurs immenses carcasses faisaient penser au monde de la peinture surréaliste. Les grands camphriers du temple Kokutaiji avaient été déracinés, les pierres tombales soufflées et éparpillées. La bibliothèque Asano, dont il ne restait que les murs, servait de morgue. Les routes fumaient encore par endroits. L’odeur de la mort emplissait l’atmosphère. Chaque fois que nous passions une rivière, je trouvais extraordinaire que le pont ne se fût pas effondré. Pour transcrire ce que je ressentis à la vue de ce paysage irréel, j’emploierai une forme particulière de l’écriture japonaise, les katakana.

Débris étincelants

s’étirent en un vaste paysage

Cendres claires

Qui sont ces corps brûlés aux chairs à vif

Rythme étrange des corps d’hommes morts

Tout cela exista-t-il ?

Tout cela a-t-il pu exister ?

Un instant et reste un monde écorché vif

A côté des trains renversés

Le gonflement des carcasses de chevaux

l’odeur des fils électriques qui peu à peu se consument

en fumant

Notre voiture poursuivit sa route au milieu de décombres sans fin. Même hors de la ville, il n’y avait que des files de maisons détruites. Après avoir passé Kusatsu, nous vîmes enfin de la verdure et nous nous sentîmes libérés de l’ombre du malheur. Puis de légers vols de libellules sur des champs de riz verdoyants emplirent mon regard. La route continuait ensuite, longue et monotone. La nuit était déjà bien tombée lorsque nous arrivâmes au village de Yahata. Dès le lendemain matin commença pour nous une vie de misère. Ceux qui étaient blessés ne guérissaient pas ; ceux qui ne l’étaient pas s’affaiblissaient de jour en jour par manque de nourriture. Les bras brûlés de la bonne suppuraient horriblement, les mouches s’y agglutinaient et bientôt les vers se mirent à y pulluler. On avait beau désinfecter et désinfecter, les vers réapparaissaient sans cesse. Au bout d’un mois, elle mourut.

Quatre ou cinq jours après notre installation, arriva mon petit neveu collégien dont nous étions sans nouvelles. Ce fameux matin, il était allé à son école pour aider à l’évacuation des bâtiments, et il était dans la classe quand il avait vu l’éclair. Immédiatement il s’était caché sous son bureau et presque aussitôt s’était trouvé enseveli sous le toit qui s’était effondré. Il avait trouvé une fente par où il avait pu s’échapper. Seuls quatre ou cinq élèves avaient pu sortir et s’enfuir ; tous les autres avaient été tués par l’explosion. Les quelques rescapés, dont il était, avaient couru se réfugier sur le mont Hiji. En chemin mon neveu s’était mis à vomir un liquide blanc. Il avait fui et pris le train avec un ami chez lequel il s’était réfugié : là, on s’était bien occupé de lui. Mais un peu plus d’une semaine après son retour parmi nous, il commença à perdre ses cheveux et devint complètement chauve en deux jours. On disait alors un peu partout que, cette fois-ci, les gens blessés dont les cheveux tombaient et qui saignaient du nez n’avaient pas beaucoup de chance de s’en sortir. Douze ou treize jours après la chute de ses cheveux, mon neveu se mit à saigner du nez. Le médecin nous prévint ce soir-là de l’extrême gravité de son état. Pourtant, il survécut tant bien que mal.

N. était dans le train au moment de l’explosion. Il se rendait dans une usine qui avait été déplacée, et le train passait alors justement dans un tunnel. A la sortie de ce tunnel, N. se retourna et, en regardant vers Hiroshima, vit trois parachutes qui se balançaient doucement dans le ciel. A l’arrêt suivant il constata avec stupéfaction que les vitres de la gare avaient été presque complètement brisées. Lorsqu’il arriva enfin à destination, des informations assez précises circulaient déjà, et il remonta aussitôt dans un train en direction de la ville. Les trains qu’il croisait étaient remplis de blessés étranges, mystérieux. N’en pouvant plus d’attendre le moment où les incendies de la ville se calmeraient, il s’en alla en marchant rapidement sur l’asphalte encore brûlant. Il se rendit tout d’abord à l’école de filles où travaillait sa femme. Dans les décombres des classes incendiées, restaient des ossements d’élèves, et dans ce qui avait été le bureau de la directrice, N. trouva des os blancs appartenant vraisemblablement à celle-ci. Il ne vit rien qui aurait pu ressembler à sa femme. En grande hâte il revint sur ses pas pour aller chez lui. C’était près d’Ujina. Leur maison s’était effondrée, mais avait échappé à l’incendie. En tous cas, sa femme n’était pas là non plus. Alors il refit le chemin de chez eux à l’école, et examina un à un les cadavres qui jonchaient le sol. La plupart d’entre eux étaient renversés sur le ventre. Il devait les prendre à bras-le-corps et les soulever pour les regarder. Sans doute chaque femme qu’il examinait était-elle horriblement défigurée mais aucune d’entre elles n’était la sienne. Finalement, il alla au hasard des rues, titubant, regardant tous les visages. Dans une citerne, il vit une dizaine de cadavres, immergés, les uns sur les autres. Accrochés à une échelle qui descendait dans la rivière, trois corps étaient raidis dans leur dernière position. Des gens debout, en rang, à l’arrêt du bus, avec leurs ongles plantés dans l’épaule de celui qui était devant, avaient ainsi trouvé la mort. Des paysans mobilisés pour le service d’évacuation des maisons étaient là, en groupe, tous morts. L’horreur du camp militaire de l’ouest était au-dessus de toute description. C’était une montagne de soldats morts. Mais N. ne vit nulle part le cadavre de sa femme. Il alla dans tous les bâtiments qui abritaient les blessés, scruta tous les visages dont chacun exprimait le comble de l’horreur. Il ne vit pas le visage de sa femme. Après trois jours et trois nuits, après avoir vu des morts et des brûlés au point d’en vomir de dégoût, N. se décida à retourner dans les décombres de l’école de filles où sa femme travaillait.

Hiroshima, Fleurs d’été – 夏の花 (Natsu no hana), Hara Tamiki 原民喜, 1949

Traduction de Brigitte Allioux

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