Les 6 et 9 août de cette année marqueront le quatre-vingtième anniversaire des bombardements atomiques des villes de Hiroshima et Nagasaki.
À cette occasion, le 13 juin 2025, à l’INALCO, deux hibakusha, Yahata Teruko (八幡 輝子) et Iida Kunihiko (飯田 邦彦), accompagnés de trois jeunes communicatrices japonaises pour un monde sans arme nucléaire, ont pris la parole et échangé avec un amphi rempli de jeunes, venus en nombre pour cet événement organisé en collaboration avec l’Ambassade du Japon à Paris. Malgré la chaleur, le temps limité et les interruptions nécessaires à la traduction, ce court moment de partage chargé d’émotions a permis la transmission de la mémoire vivante des hibakusha et de leurs successeurs, au-delà du Japon et aux futures générations.
Présentation des jeunes communicatrices japonaises
La rencontre s’est ouverte par les interventions de trois jeunes communicatrices japonaises pour un monde sans arme nucléaire, un titre décerné par le ministère des Affaires étrangères japonais.
Photo tirée du compte Instagram de l’ambassade du Japon à Paris
Inoue Tsugumi (井上つぐみ), âgée de 25 ans, est médecin stagiaire. Elle assure la transmission des expériences de feu Kawamoto Shōzō (川本省三), victime du bombardement atomique de Hiroshima, décédé en 2022.
Matsumoto Natsumi, âgée de 21 ans, étudiante de la Yasuda’s Women University, poursuit actuellement ses études à Manchester, au Royaume-Uni. Elle assure la transmission des expériences de Kishida Hiroko (岸田 弘子), également survivante de Hiroshima.
Yahata Megumi (八幡 めぐみ), âgée de 21 ans, petite-fille de Yahata Teruko, hibakusha elle aussi présente, étudie et habite à Londres. Elle est communicatrice spéciale et partage le témoignage de sa grand-mère pour sensibiliser à la paix et à l’abolition des armes nucléaires.
Portraits des hibakusha : Yahata Teruko et Iida Kunihiko
Yahata Teruko (八幡 輝子) est née en 1937 à Hiroshima, et est âgée aujourd’hui de 88 ans. En 2013, elle a été désignée comme « communicatrice spéciale pour un monde sans arme nucléaire » par le ministère des Affaires Étrangères japonais. Elle a participé au Peace Boat’s “Hibakusha World Voyage – Testimonies from the Survivors” organisé par l’ONG japonaise Peace Boat. Depuis 2019, elle témoigne activement de son expérience de hibakusha pour la Fondation de la Culture de la Paix de Hiroshima.
Lorsqu’elle a été victime de la bombe atomique, elle avait 8 ans. Elle était scolarisée en deuxième année de primaire à l’école nationale Koi (己斐国民学校), et vivait dans une maison de Koihonmachi 己斐本町 à 2,5 kilomètres de l’hypocentre, avec ses parents, sa sœur, ses deux jeunes frères, sa grand-mère et son arrière grand-mère paternelle.
Emplacement de l’école nationale Koi (à 3 kilomètres de l’hypocentre). Le domicile de la famille de Yahata Teruko se situe plus au Sud-Est, plus près de la gare.
Je me suis permise de chercher son témoignage, que j’ai trouvé sur le site japonais de la Fondation pour la Culture de la Paix de Hiroshima, et que j’ai tenté de traduire (si vous constatez une erreur, signalez la) :
« 6 août – Sous le nuage en forme de champignon
Ce jour-là, le ciel était clair et c’était un matin vivifiant. Après le petit-déjeuner, je suis descendue dans le jardin pour aller chez les voisins. Soudain, la fenêtre s’est illuminée d’une lumière bleu clair. J’ai immédiatement essayé de me mettre à terre, et j’ai perdu connaissance.
« Tout le monde se rassemble ici ! » ai-je entendu ma mère crier. À mon réveil, il y avait un nuage de poussière et de fumée si épais que je ne voyais plus rien. La maison était sens dessus dessous, et les fusuma tombés avaient transpercé les vitres du couloir, comme des flèches. J’ai été projeté de cinq ou six mètres du jardin jusqu’à la porte d’entrée.
« Mourons tous ! Tous ensemble ! »a dit ma mère d’une voix tragique en recouvrant toute la famille d’une grande couette. Nous pensions que si une deuxième ou une troisième grosse bombe tombaient, il n’y aurait aucun moyen de survivre. Je me souviens encore de la chaleur de ma famille à ce moment-là lorsque nous nous sommes blottis les uns contre les autres sous la couette, et notre lien que je ressentais en tant qu’enfant.
Dehors, toutes les maisons étaient à moitié détruites, et un calme étrange régnait. Une pluie battante s’est abattue au pied de la montagne où nous nous étions réfugiés, et nous étions trempés jusqu’aux os. Nous n’avions aucun moyen de savoir qu’il s’agissait de la « pluie noire ». En revenant vers les rives de la rivière Koi, j’ai été effrayée par la vue des gens qui fuyaient la ville. Leurs cheveux étaient dressés sur leur tête, et tout leur corps était gravement brûlé. La peau de leurs bras, sale et couverte de poussière, pendait comme des chiffons au bout de leurs doigts pliés. Des dizaines, puis des centaines de personnes affluaient, trainant leurs corps blessés, comme un cortège de fantômes. La ville a continué de brûler toute la nuit.
9 août – La cour de l’école transformée en crématorium
Heureusement, ma famille a réussi à survivre, même si nous avons été blessés. Avec mon père, je suis allée au poste de secours de l’école pour soigner une blessure que j’avais au front. En franchissant le portail, j’ai entendu une sorte de vacarme, comme des cris ou des gémissements. Des personnes très gravement brûlées étaient entassées dans les salles de classe et les couloirs. Leurs visages étaient boursoufflés et couverts de cloques, et leurs yeux ne s’ouvraient pas. Les morts étaient transportés sur des civières jusqu’à la cour de récréation, où ils étaient jetés dans des fossés creusés pour la crémation. Dans la chaleur du milieu de l’été, le feu brûlait vif, et l’air tremblant faisait osciller les silhouettes des gens qui s’affairaient en silence. L’odeur nauséabonde de la fumée qui montait flottait dans l’école.
Pendant ce temps, des sacs en papier blanc de la taille d’une carte postale étaient alignés sur un bureau près de l’entrée de l’école. « Ils distribuent des bonbons ! » me suis-je dit. J’avais faim, alors je me suis précipitée pour aller voir. Mais j’ai été déçue : les sacs contenaient des ossements. On raconte que ceux venus chercher leurs proches décédés les ont ramenés chez eux en guise de dernier souvenir. Parmi les quelques 2 000 corps enregistrés comme ayant été incinérés ici, beaucoup étaient des collégiens et des élèves de première et deuxième année de primaire, tués pendant les travaux d’évacuation des bâtiments. Comme cela a dû être douloureux. Ils avaient tellement envie de vivre ! En un instant, ils ont tout perdu.
En 2013, j’ai participé au voyage d’hibakusha à travers le monde organisé par Peace Boat. Nous sommes tous nés sur cette vaste planète, et malgré nos différences de pays et de langues, nous vivons à la même époque. Le soleil se lève et se couche sur une vie de cent ans, et nos vies quotidiennes sont irremplaçables, comme le flux et reflux des vagues. Qui sont ceux que tu aimes ? Quelles sont les choses que tu veux protéger ? Si une seule arme nucléaire était utilisée aujourd’hui, l’humanité serait anéantie. Maintenant, tant que je suis en vie, ce que je peux faire c’est transmettre la réalité des bombardements atomiques et continuer à tirer la sonnette d’alarme pour le monde. »
Iida Kunihiko (飯田 邦彦) est né en Mandchourie en 1942 (région du Nord-Est de la Chine au-dessus de la Corée). Après avoir perdu son père à l’âge de 2 ans à la bataille d’Okinawa, il est retourné auprès de sa famille maternelle à Hiroshima peu avant le bombardement. Sa mère et ses sœurs sont mortes des suites de la bombe atomique, alors il a été élevé par de la famille plus éloignée. Il est diplômé du lycée départemental industriel, et il a travaillé pour Mitsubishi. Après avoir pris sa retraite, il a été directeur de l’association de médiation du tribunal de la famille de Toyama, et vice-président des associations UNESCO de Toyama et de Higashi-Hiroshima. Psychologue de formation, il a été président de l’Association japonaise d’analyse transactionnelle, conseiller de l’Association de conseil psychologique de Chubu, professeur d’université et conférencier. Depuis le bombardement, il est confronté à des problèmes de santé permanents, notamment des opérations de tumeurs cérébrales, des tumeurs thyroïdiennes sous observation, de l’anémie et des anomalies chromosomiques.
J’ai aussi trouvé son témoignage sur le site japonais de la Fondation pour la Culture de la Paix de Hiroshima, et j’ai tenté de le traduire (si vous constatez une erreur, signalez la) :
« La mission de témoin de la bombe atomique
L’horrible réalité des dégâts causés par la bombe atomique a été tenue secrète par l’armée jusqu’à la fin de la guerre, et par le GHQ ensuite (commandement de l’occupation des forces alliées au Japon). Récemment, un mouvement croissant s’est manifesté pour faire connaître la vérité, en raison de la nécessité d’abolir les armes nucléaires. Cependant, la véritable tragédie de ce qui est arrivé n’est toujours pas bien connue. Les perceptions divergentes de la tragédie de la bombe atomique entraînent des réactions divergentes face aux armes nucléaires, et des attitudes divergentes à l’égard du traité. De plus, il y a aussi des personnes qui sous-estiment la bombe atomique à la vue de la reconstruction d’Hiroshima.
L’usage de la bombe atomique n’anéantit pas seulement toute vie humaine, mais tout forme de vie sur Terre. C’est une arme démoniaque qui détruit l’environnement et transforme la Terre en planète morte. La bombe atomique est souvent décrite comme un enfer vivant, mais c’est un malentendu. En premier lieu, l’enfer est le niveau le plus bas niveau des six royaumes de la réincarnation dans le bouddhisme, et désigne l’étendue des souffrances dont on peut s’extirper en se repentant. Ce terme n’inclut pas les scènes telles que celles du bombardement atomique, où les corps ont été instantanément détruits, brûlés et transformés en ossements blancs. Ni les mandalas bouddhistes ni les images de l’enfer ne décrivent l’horreur du bombardement atomique.
La réalité de la bombe atomique
À l’hypocentre et dans la zone proche (de 0 à environ 500-600 mètres), une onde de choc se propageant à environ 400 mètres par seconde, et une vague de chaleur de 3 000 à 4 000 degrés ont eu lieu. Des dizaines de milliers de personnes ont eu la tête fendue, les globes oculaires sortis de leurs orbites, la tête, les bras et les jambes en morceaux, et les intestins saillants. Dans cet état, elles se sont retrouvées carbonisées, gisant sur et sous les décombres.
Un peu plus loin (500-600 mètres à 1,2 km de l’hypocentre), les gens avaient les vêtements brûlés et la peau qui se détachait. Ils marchaient comme des fantômes, en cherchant de l’eau. Très vite, les rivières et leurs berges se sont remplies de leurs cadavres.
Des fœtus malformés par les radiations ont fait l’objet de fausses couches, et de nombreux bébés sont nés avec des maladies congénitales comme la microcéphalie. Par la suite, de nombreuses personnes sont décédées des suites de troubles post exposition, telles que la leucémie et le cancer, et d’autres souffrent de séquelles comme « la maladie de Bura-Bura » (terme japonais). Elles souffrent encore aujourd’hui des effets des radiations et meurent de maladies comme le syndrome myélodysplasique, aussi appelé « seconde leucémie ».
Si cette tragique réalité n’est pas correctement communiquée, des divergences d’opinions sur l’abolition des armes nucléaires surgiront. J’attends avec impatience les nouvelles expositions du bâtiment principal du Musée du Mémorial de la Paix d’Hiroshima, actuellement en rénovation.
Mon expérience personnelle de la bombe atomique
J’ai été exposée à la bombe dans la maison familiale de ma mère à Kakomachi, à 900 mètres de l’hypocentre. Ma mère a pris ma sœur (4 ans) par la main et moi (3 ans) j’ai été portée par ma tante (Yamamoto Hiroko, étudiante en première année au premier lycée pour filles d’Hiroshima) et nous nous sommes enfuies vers la sortie Est du pont Sumiyoshi. Là, du côté de l’hypocentre, la scène que nous avons vue : un grand nombre de corps gisant en tas, déchiquetés et carbonisés, et autour du pont Sumiyoshi, d’innombrables personnes aux vêtements brûlés et à la peau décollée sont mortes les unes après les autres au bord et à la surface de la rivière. On raconte que mon oncle (le frère de ma mère, le Dr Shinnaka Yasuhiro), qui étudiait la physique à l’université de Kyoto, a vu la scène et a été le plus rapide à scander : « C’est une bombe atomique ».
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Emplacement de la maison de la famille de Iida Kunihiko au moment du bombardement
Plus tard, nous avons rejoint notre famille au village de Shinjo. Là, ma mère et ma sœur sont mortes d’une nécrose des jambes. J’ai miraculeusement survécu, mais ma santé physique et mentale était mauvaise et ce fut le début d’une vie difficile.
Le chemin vers la paix
Alors que la situation internationale s’aggrave, on compte 15 700 armes nucléaires dans le monde. De plus, la plupart d’entre elles ont une puissance plusieurs dizaines de fois supérieure à celle de la bombe atomique d’Hiroshima. Petites et hautement fonctionnelles, elles ont évolué pour pouvoir lancer simultanément plusieurs bombes nucléaires à grande distance, mais notre capacité de les intercepter est incertaine. Les armes nucléaires sont déjà devenues des armes néfastes, pouvant faire plus de 10 millions de victimes avec une seule bombe. Elles ne constituent pas une force de dissuasion nucléaire.
Si les gens, comme le président Obama, reconnaissent la tragédie des armes nucléaires qui peuvent détruire la Terre elle-même, ils ne seront plus jamais tentés d’y recourir. Nakazawa Keiji, auteur du manga « Gen d’Hiroshima », a déclaré : « La véritable tragédie de la bombe atomique est si terrible qu’elle ne peut être racontée en bande dessinée ou en roman. »
Je crois que le seul moyen de parvenir à la paix mondiale est de faire connaître la tragédie inhumaine qu’est la bombe atomique, et j’ai l’intention de poursuivre mes témoignages au Japon et dans d’autres pays, pendant le peu de temps qu’il me reste.«
Temps d’échange avec les étudiants
L’échange qui a suivi s’est ouvert sur une question fondamentale, posée par un étudiant : quelle était la situation à Hiroshima immédiatement après le bombardement, et dans les années qui ont suivi ?
C’est Iida Kunihiko qui a pris la parole. Il a longuement décrit l’état de destruction totale de la zone autour de l’hypocentre : la ville n’était plus qu’un tapis de cendres blanches et de débris, sans même de traces visibles des personnes qui s’y trouvaient — pas d’ossements, pas de corps entiers. Il a évoqué les brûlures atroces, les peaux qui pendaient des bras des blessés, bras tendus en avant, qui marchaient comme des fantômes, pour éviter de toucher leur propre ventre à vif.
Il a ensuite rappelé un fait souvent ignoré : les milliers d’orphelins de la bombe, qui se trouvaient à la campagne au moment de l’attaque et qui sont revenus seuls à Hiroshima. 6 500 personnes seraient ainsi retournés prématurément dans une ville en ruines, sans ressources. Beaucoup sont morts de faim. Seuls 45 d’entre eux auraient pu être pris en charge par l’Église et une autre structure.
Avec une émotion palpable, il a posé une question restée sans réponse : pourquoi le gouvernement japonais a-t-il abandonné ces enfants à eux-mêmes ? Pourquoi l’aide publique ne s’est-elle mise en place qu’au bout de sept ans ?
Une autre question, tout aussi délicate, a été posée : comment les hibakusha perçoivent-ils aujourd’hui les États-Unis ?
Yahata Teruko a répondu sans détour. Elle a reconnu qu’au début, le ressentiment était inévitable : ce bombardement a tué des milliers de personnes, sans distinction, dont ses proches. « C’est un crime de guerre. » a-t-elle affirmé.
Cependant, elle a aussi raconté son expérience à bord du Peace Boat, qui l’a menée en Chine, au Vietnam, et dans d’autres pays d’Asie. Là, elle a appris ce que les Japonais eux-mêmes avaient fait durant la guerre, elle a entendu d’autres récits d’horreurs.
Elle a compris qu’il n’y avait pas de temps pour la haine : le plus important est de travailler ensemble pour la paix.
Une autre personne a demandé : comment empêcher aujourd’hui l’usage des armes nucléaires ?
Yahata Teruko a répondu avec conviction : il faut que tous les pays se réunissent et y travaillent ensemble, avec des personnes pour transmettre les dommages de la bombe atomique, pour que cela n’arrive plus jamais. Quand elle voit des jeunes gens, brillants, qui poursuivent des études et qui ont toute la vie devant eux, elle ne peut pas envisager que cela puisse leur arriver un jour.
Enfin, une question plus pédagogique a été posée : faut-il enseigner l’horreur du bombardement atomique aux enfants à travers des livres illustrés ?
Iida Kunihiko, ingénieur de formation et ayant étudié la psychologie, a répondu avec nuance. Il a souligné l’importance d’apprendre du passé, mais a exprimé ses réserves sur une telle approche auprès des plus jeunes : « Pour répondre brièvement, je ne pense pas que ce soit une bonne idée.«
Conclusion et remerciements
La rencontre s’est conclue sur un moment solennel empli de gratitude. Isabelle Konuma, enseignante et chercheuse dans le département des études japonaise à l’INALCO, a transmis les remerciements en français et en japonais de la part de l’INALCO, fière et honorée d’avoir accueilli en ses murs une telle rencontre. Jean Bazantay, directeur des études japonaises, a également exprimé sa profonde reconnaissance envers les étudiants venus nombreux pour échanger avec les hibakusha et les jeunes communicatrices.
Enfin, un représentant de l’ambassade du Japon à Paris a adressé ses remerciements, saluant cette transmission de mémoire essentielle à la construction d’un monde sans armes nucléaires.
Article rédigé avec l’aide d’un étudiant en troisième année de licence de Japonais, qui m’a accompagnée à cet événement et aidé à consigner ce qu’il s’y est dit.

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