« Fleurs d’été » 夏の花 – L’enfer

Avertissement
Les scènes décrites ci-dessous peuvent heurter la sensibilité du lecteur.

« […]

Sur l’autre rive le feu, un moment calmé, avait repris. Maintenant on voyait une fumée noirâtre s’élever au milieu du brasier rouge, et cette masse noire se développait, s’étendait furieusement. La chaleur de l’incendie augmentait à chaque instant. Mais ce feu sinistre, après avoir brûlé tout ce qu’il pouvait, se transforma finalement en un désert de décombres. C’est alors que, juste au milieu de la rivière, un peu plus bas, je vis se déplacer vers nous une énorme couche d’air, transparente, toute agitée d’oscillations. J’eus à peine le temps de penser à une tornade que déjà un vent d’une violence terrible passait au-dessus de ma tête. Toute la végétation alentour se mit à trembler et presque au même instant la plupart des arbres furent arrachés du sol et emportés en l’air. Dans leur folle danse aérienne ils allèrent se ficher comme des flèches dans le chaos ambiant. Je ne me souviens pas vraiment de la couleur du ciel à ce moment-là mais je crois qu’il était voilé d’une lumière verte et lugubre comme dans ce fameux rouleau qui représente l’enfer.

Après le passage de la tornade, à la couleur du ciel on devinait le soir. Mon autre frère que l’on n’avait pas encore vu arriva par hasard. Il avait des marques grises sur la figure et sa chemise était déchirée dans le dos. Par endroits la peau de son visage était légèrement brûlée. Ce bronzage se transforma par la suite en brûlures purulentes qu’on dut soigner pendant plusieurs mois, mais à ce moment-là mon frère était encore en assez bonne santé. C’est en rentrant chez lui où on l’avait appelé qu’il avait remarqué dans le ciel un petit avion, et tout de suite après trois éclairs bizarres. Il avait été alors projeté à presque deux mètres. Sous la maison aplatie se débattaient sa femme et leur bonne. Il les avait aidées à sortir et avait confié les deux enfants à la bonne qu’il avait fait partir en premier. Puis il avait aidé un vieillard qui habitait à côté, ce qui lui avait demandé encore quelque temps.

Et maintenant ma belle-sœur était très inquiète pour ses enfants. On entendit alors la voix de la bonne, de l’autre côté de la rivière. Elle disait qu’elle avait mal aux mains, qu’elle ne pouvait plus porter les enfants, que l’on vienne vite.

Les arbres de la maison des Izumi se consumaient peu à peu. Il ne fallait pas que l’incendie nous surprît de nuit là où nous étions, aussi voulions-nous traverser la rivière pendant qu’il faisait encore jour, mais il n’y avait aucun bateau nulle part. Mon frère aîné et sa femme décidèrent donc de faire le détour par le pont, mon second frère et moi nous remontâmes le long de la rivière à la recherche d’une embarcation. Comme nous avancions sur l’étroit chemin de pierre qui longe la rivière, je vis pour la première fois des grappes humaines défiant toute description. Le soleil était déjà bas sur l’horizon, le paysage environnant pâlissait. Sur la grève, sur le talus au-dessus de la grève, partout les mêmes hommes et les mêmes femmes dont les ombres se reflétaient dans l’eau. Mais quels hommes, quelles femmes…! Il était presque impossible de reconnaître un homme d’une femme tant les visages étaient tuméfiés, fripés. Les yeux amincis comme des fils, les lèvres, véritables plaies enflammées, le corps souffrant de partout, nus, tous respiraient d’une respiration d’insecte, étendus sur le sol, agonisant. A mesure que nous avancions, que nous passions devant eux, ces gens à l’aspect inexplicable quémandaient d’une petite voix douce : « De l’eau, s’il vous plaît, de l’eau… », ou encore nous suppliaient : « Faites quelque chose, sauvez-nous… » Presque partout ce n’étaient que plaintes.

Je fus arrêté par des voix aiguës et pitoyables : « Monsieur… monsieur… » Je regardai et vis juste à côté de moi, dans l’eau de la rivière, le corps nu d’un jeune garçon immergé jusqu’à la tête, mort. Sur l’escalier de pierre, à un mètre à peine du cadavre, il y avait deux femmes accroupies. Leurs visages enflés, tordus, horribles à voir, avaient presque doublé de volume, et seuls leurs cheveux, emmêlés et brûlés, indiquaient qu’il s’agissait de femmes. Tout d’abord, plus que de la pitié, elles m’inspirèrent de l’horreur. L’une d’elles, voyant que je m’étais arrêté, me demanda en pleurant d’aller lui chercher le matelas, son matelas, qui était là-bas sous l’arbre. Je regardai vers l’arbre et effectivement il y avait bien quelque chose qui ressemblait à un matelas, mais hélas ! comme on pouvait s’y attendre, un blessé, prostré, au bord de la mort, s’y était installé. Il n’y avait désormais plus rien à faire.

Ayant trouvé un petit radeau, je le détachai et ramai avec mon frère jusqu’à l’autre rive. Il faisait déjà sombre et là aussi de nombreux blessés attendaient. Un soldat accroupi au bord de l’eau suppliait qu’on lui fît boire de l’eau chaude : je l’emmenai accroché à mon épaule. Il avait l’air de souffrir beaucoup en avançant, chancelant sur le terrain sablonneux ; puis soudain, comme s’il vomissait, il dit d’une petite voix : « J’aurai mieux fait de mourir… » Alors moi, découragé, je l’approuvai en silence et ne pus prononcer aucun mot. C’était comme si, face à la bêtise aveugle, une colère sans borne nous unissait. Je le laissai alors à mi-chemin car, de la digue où nous étions, j’avais aperçu, plus haut sur le talus, un point d’approvisionnement en eau chaude. Là, penchée au-dessus d’un bac d’où s’échappait de la vapeur, je vis une femme, crâne énorme et cheveux brûlés, qui tenait entre ses mains un bol et buvait lentement de l’eau chaude. Cette tête, boursouflée et étrange, était toute boutonneuse, comme parsemée de haricots noirs. Et les cheveux étaient rasés en ligne droite, juste au niveau de l’oreille. (Plus tard, à force de voir des blessés avec cette coupe si particulière, je compris que c’était la marque du chapeau en dessous duquel les cheveux avaient été brûlés.) J’attendis un moment, puis on me donna un bol que je retournai porter au soldat que j’avais laissé. Regardant par hasard vers la rivière, je vis plié en deux un soldat, mon soldat blessé, en train d’y boire désespérément tout ce qu’il pouvait d’eau.

Dans le crépuscule du soir, le ciel au-dessus de la maison des Izumi et les femmes des brasiers environnants brillaient d’un éclat extraordinaire ; sur la grève, des gens avaient fait du feu avec des bouts de bois et préparaient de quoi dîner. Depuis quelque temps déjà, une femme au visage boursouflé, enflé, était allongée par terre, à côté de moi. Elle demanda à boire et je m’aperçus alors que c’était le bonne de mon deuxième frère. Elle me raconta que c’était au moment de sortir de la cuisine avec le bébé dans les bras qu’elle avait rencontré l’éclair. Elle avait été brûlée au visage, à la poitrine, et à une main. Elle s’était enfuie la première, avant mon frère et sa femme, en emmenant avec elle la petite fille et le bébé. Sur le pont elle avait perdu la petite fille, et elle était arrivée là où nous étions, au bord de la rivière, avec seulement le bébé dans les bras. Tout d’abord elle s’était protégée d’une main voulant arrêter l’éclair qui l’avait frappée en plein visage, et maintenant cette main la faisait horriblement souffrir. C’était comme si on était en train de la lui arracher.

L’eau commençait de nouveau à monter et nous quittâmes le bord de la rivière pour aller nous réfugier sur le talus. La nuit était tout à fait tombée. On pouvait entendre ici et là des voix affolées réclamer de l’eau. L’agitation bruyante et incessante des gens restés sur le bord allait croissant. En haut, sur le talus, il y avait du vent et il y faisait trop frais pour dormir. En face, on voyait le parc Nigitsu, maintenant plongé dans la nuit, et on distinguait à peine la silhouette de ses arbres brisés. Mes frères s’allongèrent dans un creux de terrain ; j’en cherchai un autre où je me glissai en rampant. A côté de moi trois ou quatre collégiennes, blessées, étaient allongées.

On entendit quelqu’un se demander avec inquiétude s’il ne valait pas mieux fuir, car les arbres d’en face commençaient à brûler. Je sortis de mon trou et regardai. En effet, deux ou trois cents mètres plus loin, des arbres étaient en feu, mais il n’y avait aucun danger que l’incendie se propageât de notre côté.

Une des jeunes filles blessées me demanda alors si le feu pouvait venir jusqu’ici. Je lui répondis que non et lui dis de se rassurer. Puis elle s’inquiéta de l’heure, me demandant s’il n’était pas encore minuit.

A ce moment-là, il y eut une alerte, ce qui me fit penser qu’il restait quelque part une sirène qui n’avait pas été détruite. On l’entendait dans le lointain. La ville semblait encore brûler avec violence et on voyait une immense lumière en aval de la rivière. « Ah… Ah… Pourquoi est-ce que ce n’est pas encore le jour… », gémissait une des jeunes collégiennes. « … Papa… Maman… », appelaient elles ensemble, d’une petite voix faible… « Est-ce que l’incendie vient vers nous ? » me demanda encore une fois la jeune fille blessée…

Du bord de la rivière, quelqu’un, un jeune sans doute, qu’on aurait pourtant dit en bonne santé, fit entendre une voix gémissante de mourant. Cette voix se propagea dans toutes les directions. « De l’eau… de l’eau… à boire, s’il vous plaît… Oh… Oh… maman… ma grande sœur… mon petit Hikaru… » A ce cri pathétique se mêlait son souffle haletant, affaibli, et qui reprenait sans cesse, douloureusement. […] »

Hiroshima, Fleurs d’été – 夏の花 (Natsu no hana), Hara Tamiki 原民喜, 1947

Traduction de Brigitte Allioux

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